Publié par : marlène Belilos | janvier 13, 2011

Chute d’une icône populaire, Nicolas Romeas sur Onfray

À mesure que notre société sera de moins en moins tenue par une « colonne vertébrale » morale, chacun devra être de plus en plus vigilant. 
Un exemple récent, en particulier, montre que l’ennemi n’est pas toujours là où on l’attend. Celui du philosophe Michel Onfray, qui suscita à juste titre beaucoup d’enthousiasme avec son université populaire, et vient de tomber de tout son long dans le piège sinistre de l’époque. 

Dans une période historique où la médiocrité « décomplexée » a atteint le sommet des pouvoirs, tout le monde s’y met. Il suffit d’avoir acquis un minimum de notoriété pour se croire autorisé à exprimer ce qu’il y a de pire (et de moins élaboré) au fond de soi, sans pudeur. Pourquoi se gêner ? Onfray s’est fait connaître avec un travail honorable de « vulgarisation » philosophique qui a fait naître beaucoup d’espoirs chez ceux qui aspirent à une démocratie réelle dans le savoir – et qui resteront une fois de plus sur leur faim, à moins d’être entraînés dans cette folie idiote et destructrice. Onfray, qui est depuis longtemps avide de reconnaissance, n’a pas tenu le choc de la reconnaissance. 
Comme tant d’autres, une fois sa renommée établie et son audience acquise, Onfray est passé en mode «décomplexé». Depuis une notoriété construite du côté de la gauche, il s’est cru autorisé à déverser des torrents de bile sur le travail de Sigmund Freud, un sujet qu’il maîtrise pourtant très mal. 

Comme un ancien pauvre devenu soudain milliardaire, il a craqué. 
Le petit philosophe sympathique si près du peuple et aimé de lui s’est cru capable d’affronter les grands en pensant que l’époque le lui permettait. Et il s’est fracassé. Espérons en tout cas pour notre santé morale à tous que sa crédibilité sera durablement abîmée aux yeux de nombreux lecteurs. 

En d’autres temps il n’aurait pas osé le faire, mais dans cette période délétère où tout devient possible, n’est-ce pas… Pourquoi pas moi ? s’est-il dit. Mon heure est venue. 
Passons à l’étage supérieur ! 
Pourquoi, puisque maintenant j’en ai la possibilité, hésiterais-je encore à mettre en vitrine ces pensées bancales, fruits d’un ressentiment jamais analysé, qui croupissent depuis trop longtemps au fond de moi ? Pourquoi n’y aurais-je pas droit, moi aussi, à cette jouissance transgressive, à cet « héroïque » passage à l’acte, puisque désormais rien ne l’interdit plus ? 

Pourquoi, puisque l’époque est à l’inculture et à la haine de la pensée, le petit philosophe qui n’a jamais rien inventé n’aurait-il pas le droit à son tour de se prendre pour plus grand que soi et pourquoi pas pour le grand Nietzsche, pendant qu’on y est ? Simplement peut-être, parce que le petit philosophe n’a pas du tout la dimension d’un créateur. Cette période est propice au pire. Il faut être intellectuellement très solidement charpenté pour résister aux sirènes de la facilité et de l’apparence. Certains le font et d’ailleurs on les entend très peu dans les médias… 
Mais nous, les petits qui souffrons de l’être, insatiablement assoiffés de visibilité, nous les Onfray, nous qui voulons être vus, entendus, aimés et admirés du peuple, cette fois on ne va plus se gêner.
 C’est le moment d’y aller, de laisser tomber toute précaution, de repousser toutes ces contraintes éthiques qui nous empêchent de jouir pleinement du pouvoir conféré par la notoriété. 

La période est propice : Freud (et surtout l’immense travail qu’il a accompli et qui s’est poursuivi depuis) peut en effet sembler aujourd’hui affaibli aux yeux du plus grand nombre, tant sa pensée est depuis des lustres très lourdement attaquée par les tenants de la réification rampante, de la marchandisation insidieuse, de l’évaluation quantitative, et finalement de la robotisation de l’Homme. Tout ce qui peut nous éloigner d’une réflexion profonde sur la façon dont l’être humain se construit est utile aux armées néolibérales, aux forces du « marché » et du chiffre. Cette machine de destruction en pleine action en France et dans toute l’Europe qui est en train, dans le fonctionnement de l’hôpital, dans les pratiques du soin psychique, dans la justice, l’éducation, dans la culture, de laminer tout ce qui relève de l’échange, de l’émotion, de la relation humaine, de l’attention portée aux symboles. 
 
Qu’il le sache ou l’ignore, Onfray est devenu un allié objectif des forces destructrices dont il se voulait l’adversaire. 
L’époque (comme un rappel, atténué mais plus profondément dangereux à terme, des pires moments de ce pays) est fertile aux confusions tragiques.
 Les vannes sont grandes ouvertes et plus aucune morale ne saurait filtrer les constructions factices fondées sur des humeurs et des rancœurs jalouses qu’autrefois (lorsqu’un minimum de respect pour le travail accompli empêchait de s’attaquer à ce que l’on ne connait pas et qui nous dépasse) l’on gardait pour soi de peur d’être remis à sa place. Une brèche s’est ouverte depuis au moins deux décennies. Les « nouveaux philosophes » s’y sont d’abord engouffrés et la pensée officielle, devenue avant tout médiatique, n’a cessé depuis de s’appauvrir et de décliner. 
Et les hiérarchies autrefois tacitement respectées (parfois un peu trop sans doute, mais quel excès préfère-t-on ?) s’effondrent l’une après l’autre. La brèche s’élargit très dangereusement. 
À défaut de se faire aussi grosses qu’eux, les grenouilles de La Fontaine se croient aujourd’hui capables de terrasser les bœufs. 
On peut trouver M. Onfray sympathique et bon pédagogue, mais il ne faut pas se tromper de registre. Il est sorti de son domaine de compétence. Avant de prendre parti pour l’un ou pour l’autre, on devrait avant tout mesurer l’écart. On pourrait par exemple d’abord admettre l’importance capitale des avancées de Freud et de ses successeurs pour la compréhension du fonctionnement des êtres humains et de leur imaginaire. Nous sommes face à deux niveaux de pensée qui ne peuvent être comparés. Un peu de hiérarchie dans les valeurs serait salutaire. Sinon, il faut savoir que nous allons dans le sens du refus de la réflexion, de l’écoute, de la valeur donnée à la parole, valeurs qui fondent la psychanalyse et sont aujourd’hui menacées par un pouvoir barbare. Nous sommes en train de vivre une très violente « contre révolution » qui vise à détruire tout ce qui a été péniblement et lentement acquis dans ces domaines depuis une cinquantaine d’années (notamment avec la psychothérapie institutionnelle et d’autres expériences avant tout fondées sur un profond humanisme). L’évaluation  made in usa est en train de prendre la place, via des directives européennes, de tout un travail fondé sur la parole, l’échange, l’acceptation de la différence, le respect de l’autre. 
Il s’agit de calibrer les êtres pour les réduire à des travailleurs efficaces, quelque soit leur vécu, à des producteurs et des consommateurs sans tenir compte de leurs difficultés et de leurs désirs. Cette machinisation progressive de l’être humain se fait au moyen de la chimie et l’on s’oriente maintenant vers l’implant d’électrodes dans le cerveau (cf. le très salutaire film documentaire de Philippe Borrel : « Un monde sans fous ? » diffusé notamment sur Mediapart)
.

Du jour au lendemain, Onfray a basculé dans le camp des adversaires les plus dangereux de la pensée. Au moment même où tout ce qui est de l’ordre de l’échange, de la relation, de la parole dans ce qu’elle a de plus sensible, est attaqué par les «marchands» à travers un système d’évaluation qui vise à robotiser l’être humain, il a rejoint les troupes des ennemis de l’Homme. 
Comme le disait le regretté Michel Audiart : « les cons osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Et ils ont aujourd’hui pris le pouvoir dans de nombreux domaines-clef. Il est urgent de réinventer une hiérarchie des valeurs digne de notre aspiration à l’intelligence.

Nicolas Roméas (www.horschamp.org)

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Responses

  1. Je ne suis pas une adepte du gourou médiatique Onfray, mais pas pour les mêmes raisons que vous. Ceci dit, je trouve votre argument considérant qu’un homme quelconque ne peut juger de la pensée d’un « grand homme » tout à fait dogmatique. Puis-je vous rappeler que la philosophie est fondée sur une petite phrase socratique : « en oida oti ouden oida » que tout lycéen connaît (je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien). C’est à la suite de cette réflexion que Socrate alla voir tout ce qui comptait de « grands hommes » à Athènes et qu’il en conclut qu’eux aussi, ne savaient rien. Il élabora donc sa propre pensée en partant de l’injonction de la pythie, inscrite sur le fronton du temple de Delphes : »gnothi seauton » soit « connais toi toi-même ». Deux mille ans plus tard, nous en sommes toujours là. Tâche ardue, s’il en est, voire impossible…
    Je ne suis pas non plus une adepte du gourou judéo-maçonnique Freud pour la simple raison que l’analyse, comme il l’admet lui-même à la fin de sa vie, ne fonctionne pas. Elle doit donc être abandonnée, au même titre que l’a été la saignée du temps des médecins de Molière…
    La psychologie est aujourd’hui en friche, car elle repose sur des présupposés matérialistes qui nient l’existence même de l’âme, objet de son étude, et le besoin métaphysique qui en découle comme l’explique si bien le Docteur Gernez.
    J’apprécie en revanche les tentatives d’un Otto Weininger, qui, à travers une analyse de la logique, de l’éthique et même de la mémoire et de la biologie, parvient à tracer un schéma des « caractères » qui aboutit à une psychologie masculine et à une psychologie féminine tout à fait pertinentes, bien que totalement politiquement incorrect. De la dynamite, au sens Nietzschéen !


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