Publié par : marlène Belilos | juin 8, 2012

Entretien avec Théo Angelopoulos par Dimitrios Anagnostou

décembre 2008

Trilogie II : LA POUSSIÈRE DU TEMPS


Dimitris Anagnostou : Il s’agit d’un projet autour d’une trilogie qui a débuté, il y a sept ou huit ans. Vous venez de terminer la deuxième partie. Comment avez-vous commencé à travailler ? Est-ce que vous avez travaillé sur les trois parties à la fois?

Théo Angelopoulos : J’ai commencé à travailler sur un scénario pour un film qui conclurait autant le film précédent que ce dernier. Mais en faisant une évaluation, j’ai compris qu’il y avait trop de matériel et que le film durerait plus de quatre heures et demie. Ca créerait de difficultés en ce qui concerne et la production et la distribution du film. Ainsi, est née l’idée de trois films dont chacun serait autonome en ce qui concerne autant les espaces, les lieux , que les évènements et  les faits. De plus, j’ai choisi de donner de  l’importance au personnage unique et au prénom Eleni. Quand Eleni n’est pas la même figure, c’est comme si toutes les femmes du monde  s’appelaient Eleni.

Comme dans Le Regard d’Ulysse

Exactement ! Voilà l’idée du départ mais j’étais obligé pour des raisons pratiques de la modifier. Le film ne pourrait pas s’achever en ayant  une durée « normale ».  La Trilogie I : Eleni dure trois heures. C’est‐à‐dire que la durée serait très longue.

J’ai l’impression, en ce qui concerne le financement et la production du film, que cette fois c’était plus difficile que les autres. Chaque fois, ça devient de plus en plus difficile, Monsieur Angelopoulos ?

Quand on dépasse une limite, un standard de production, les choses deviennent très difficiles. Le temps exigé pour mettre sur pied la production est très long. La production de Trilogie I : Eleni a été en retard parce qu’il y a eu beaucoup d’obstacles. Il existait des problèmes au niveau de la production.

Est-ce que vous pouvez me décrire les problèmes auxquels vous avez étés confrontés pendant le tournage ?

Au-delà des problèmes de financement qui sont continuellement présents, vu que le film a été tourné en cinq pays, c’est-à-dire en  Russie, en Kazakhstan, en Italie, en Allemagne et en Grèce,  sont advenus  des problèmes un peu imprévisibles,  j’ai dû me confronter à plusieurs choses stressantes . Ceci s’est traduit surtout comme un manque de liberté. Il n’existait aucune sorte de liberté pendant le tournage. Il fallait que les choses deviennent exactement comme on l’avait prévu dans le planning. Autrement, nous n’aurions pas eu le temps. Donc, les rythmes étaient très stressants. C’était pareil pour les engagements et les contrats, tous deux étaient très contraignants. Chaque fois, dans chaque pays, il fallait qu’on tourne avec une autre équipe de tournage, avec d’autres collaborateurs dans le cadre d’une autre société de production.

Comment était votre collaboration avec les producteurs ?

Elle était très difficile. On s’entendait vraiment mal. En tout cas, elle est toujours très difficile la collaboration quand les producteurs envisagent les choses d’une manière étroitement économique. Une manière tellement étroite qu’elle empêche la créativité et la liberté.

C’est-à-dire que cette fois-ci vous aviez un découpage sévère?

Non, simplement, je n’ai pas fait les “folies” habituelles (rires).

Mais tous ces problèmes ne sont pas liés aussi au coût de la production ?

Oui, tout à fait. C’est vrai que lorsque le budget est élevé , lorsque le coût de la production dépasse une certaine limite, les problèmes se multiplient. Le Trilogie II : La poussière du temps est un film qui a couté très cher même au vu des normes européennes. En fait, il est le film le plus coûteux  de l’histoire du cinéma grec.

Quel était le coût de la production ?

Approximativement, le film a couté 8.300.000 €.

En ce qui concerne la préparation du tournage, comment vous avez fait le repérage?

Il s’agit d’une histoire qui a duré très longtemps . Au‐delà du fait que j’ai utilisé tous les moyens de transport : bateau, voiture, train, avion, tracteur, n’importe quoi.  J’ai beaucoup voyagé. Surtout en Russie. Les trajets que j’ai faits en Russie pour trouver les lieux nécessaires ont duré longtemps . Il s’agissait de grands voyages extrêmement incertains. Nous n’avions que quelques informations vagues, lesquelles la plupart de fois étaient fausses. Mais il faut le redire que la chose la plus difficile était notre collaboration avec les producteurs.  Il était très difficile que je fasse comprendre à la production russe, ce que je voulais exactement. La communication était très difficile parce que cette société de production était une société de films commerciaux. Ils ont fait des productions commerciales et des productions pour la télévision. Il avait fallu  beaucoup de patience et d’insistance pour que nous trouvions un mode de confiance et de communication.

En ce qui concerne les décors ?

Les décors ont été fabriqués partout. Autant des décors intérieurs que des décors extérieurs. Au Kazakhstan nous avons construit toute une place. J’avais prévu des décors précis partout. Il fallait donc de les construire et ceci exigeait également un très grand laps de temps. Lorsque nous voyagions d’un pays à l’autre pour tourner, il fallait que les décors soient prêts.

Une coordination entre cinq pays était exigée alors…

Exactement. Lorsque nous sommes partis de Russie et nous sommes allés au Kazakhstan, il fallait que la place soit prête. Après une petite interruption pour les fêtes de Noël, nous sommes partis pour l’Italie, et il fallait aussi que les décors y soient prêts. Après, nous sommes allés en Allemagne, il fallait que les décors soient également prêts. Et souvent, ils n’étaient pas construits.

Donc, il fallait attendre pour qu’ils soient prêts…

Oui et ce temps d’attente a beaucoup aidé pour qu’on stabilise plusieurs choses concernant le tournage. C’est vrai que d’autres fois, ces choses étaient laissées au petit bonheur la chance et on « gagnait » par l’inspiration de l’instant lors le tournage. Je veux dire que j’improvisais souvent pendant le tournage des films antérieurs. Pas dans tous. La Reconstitution par exemple a été réalisée avec précision. Pareil, pour Les jours de 36. Mais, Le voyage des comédiens permettait d’énormes marges d’improvisation lors de sa réalisation. Ce fait  m’a donné une grande liberté. Mais la liberté exige du temps.

Pouvez-vous me parler un peu de votre collaboration avec les acteurs du film ? Substantiellement, après un film comme Eleni où les rôles sont distribués aux jeunes acteurs grecs, on retrouve chez vous des acteurs connus, des grandes vedettes du cinéma mondial. 

Pour ce film, j’avais besoin d’acteurs qui puissent « soutenir » le film. Je veux dire qu’ils existaient des rôles dans ce film qui ne pourraient pas être attribués aux acteurs moyens. Je recherchais des acteurs exceptionnels. En outre, c’était un film qui a été tourné en anglais. Par conséquent, je n’avais pas la possibilité de choisir un acteur grec. Mais c’est vrai qu’en Grèce il n’existe pas d’acteur comme Bruno Ganz. En ce moment, Ganz est le plus grand acteur d’Europe.

Ça aide aussi au financement de la production du film de tourner avec des acteurs célèbres?

Non, la production ne m’a pas demandé ça. Je les ai recherchés moi-même.

Comment  était alors votre collaboration avec ces acteurs?

Willem Dafoe était un collaborateur exceptionnel. Une personne sensible et noble. Il était magnifique de travailler avec lui. De plus, Irène Jacob était une présence très douce, autant au tournage qu’au quotidien. La coopération avec Michel Piccoli était un peu plus difficile, parce qu’une partie de son rôle, celle du jeune Spyros, a été donné à un jeune acteur. En ce qui concerne Bruno Ganz, c’est vrai qu’il était irréprochable comme d’habitude, mais très sévère et très précis comme toujours à ses devoirs. Tous sont de vrais professionnels, mais avec Dafoe et Jacob j’ai eu aussi un contact humain.

En ce qui concerne le montage, j’ai l’impression que vous avez passé plus de temps que les autres fois…

J’ai  passé beaucoup de temps au montage, parce que nous avions de nombreux  effets digitaux à faire.

C’est la deuxième fois que vous faites du montage digital?

Oui et il fallait que j’attende beaucoup parce que les italiens n’étaient pas du tout constants. Nous avions été d’accord que tous les effets spéciaux devaient être prêts vers la fin d’avril mais finalement, rien n’était prêt. J’ai choisi cette association italienne parce qu’elle m’avait fait la meilleure offre, mais j’étais malchanceux dans mon choix. Les effets digitaux n’ont pas été prêts même vers la fin de l’été.

Quatre moins après ?

Oui, oui, oui. Les digitaux étaient absolument obligatoires pour faire le montage en ayant comme objectif à long terme de présenter le film au festival de Venise.

Vous n’avez pas assisté finalement au festival de Venise. Pour qu’elle raison n’êtes-vous pas allés ?

L’entente entre nous était mauvaise et finalement je ne suis pas allé.

J’ai lu que la raison était que le festival n’a pas pu trouver les dates que vous aviez demandées pour assister ensemble avec vos acteurs. Il me parait bizarre que le festival de Venise n’a pas pu trouver trois jours pour le nouveau film d’Angelopoulos.

C’est une grande histoire et je ne voudrais pas la raconter. C’est vrai que ma relation avec le directeur du festival n’était pas bonne depuis longtemps. Un incident était arrivé.

Maintenant vous vous préparez pour le festival de Berlin ?

Oui, nous nous préparons. Il existe de nombreuses choses qui doivent être terminées. Ce sont des choses exigeantes. Nous avons besoin des imprimés, des affiches, des photographies, des entrevues, des press‐books… Il faut éviter des erreurs qui sont arrivés la dernière fois.

Vous participerez mais hors de compétition.

C’est moi qu’il l’a demandé parce que je refuse d’aller aux festivals et de ne pas gagner un prix ! La dernière fois que j’ai participé avec Eleni, le film qui était selon les prévisions  de la presse internationale le mieux placé pour gagner le prix, je n’ai rien obtenu et selon le festival, la raison était qu’Angelopoulos est « hors de compétition ». Je le comprends. Ils ont raison. Les festivals recherchent des nouvelles voix, des nouveaux cinéastes.

Vous êtes satisfait Monsieur Angelopoulos ?

Oui, je suis satisfait. C’était une aventure et je suis content de ce que j’ai vécu. Je l’ai apprécié comme une aventure.

Vous avez dit au festival de Thessalonique que « le voyage est gagné toujours », mais êtes-vous satisfait avec le résultat ?

Le résultat me représente absolument, mais pour que je retourne à ce que Truffaut disait: nous réussissons toujours une partie de nos intentions.

Je pense qu’il parlait d’un trente pour cent.

Oui, exactement, il disait trente pour cent. Nous obtenons toujours une partie de nos intentions.

Est-ce que vous réaliserez le troisième film de votre trilogie ? Est-ce que vous  avez l’intention de la compléter ?

Bien sûr. Le troisième film se tournera et il s’appellera Demain. L’histoire se trouvera un peu dans l’avenir. Il ne sera pas un film de science-fiction. Il sera simplement situé dans l’avenir. Mais il ne sera pas tourné maintenant immédiatement. Je vise à faire un autre film.

Ce que vous avez dit au festival de Thessalonique, que vous voudriez retourner vers un autre système de production ? Vers une production des moyens frugaux avec des acteurs amateur …

Oui, un petit film en noir blanc avec des acteurs amateurs.

Un retour à votre premier film, au Reconstruction ?

Oui, approximativement oui !

Qu’est-ce que vous pensez pour le cinéma contemporain grec et mondial ?

Je pense que le cinéma ne va pas bien en Grèce, mais le cinéma va mal aussi partout dans le monde. En Grèce on avait toujours des problèmes. Mais je pense qu’il y a une nouvelle génération de cinéastes grecs qui peut faire des choses intéressantes.

Qu’est-ce que vous pensez pour cette génération?

Je pense que quelque chose peut arriver, qu’il y ait une génération des jeunes cinéastes qui puisse trouver sa propre voix. Une génération qui doit passer les frontières.

Vous êtes encore un optimiste ?

Oui, je veux que je sois optimiste (rires) mais je ne sais pas s’il faut que je sois. Je veux…

Qu’est-ce que vous pensez, en ce qui concerne les évènements qui se sont passés en Grèce les derniers jours ?

Je ne veux pas que nous fassions une conversation politique parce qu’il s’agit d’un gouvernement parfaitement perdu, d’un gouvernement dissous. La Grèce  vit une très grande crise . Crise d’identité, crise d’équilibre, crise de gouvernement.

Mais vous restez toujours un optimiste. Qu’est-ce que vous donnez alors la force de continuer ?

Le fait qu’il y a toujours une sortie. L’histoire avance en spirale. On passe la partie basse de la spirale et peut-être, demain, on atteint  la partie la plus élevée. En passant par la misère et le nivellement, une nouvelle réalité pour la Grèce peut être engendrée.

Le cinéma peut aider ?

Le cinéma ne peut pas aider. Il peut prévoir ou il peut poursuivre. Tu sais bien  que les choses les plus importantes du cinéma grec, en ce qui concerne ma génération, sont nées pendant les colonels. C’est‐à‐dire que les choses nouvelles peuvent naître  pendant une période difficile comme celle qu’on vit maintenant.

Merci beaucoup, monsieur Angelopoulos.

Je t’en prie. Bonne année !

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