Publié par : marlène Belilos | juin 14, 2012

Sentiment océanique et pulsion de mort


Le terme qui m’a frappée est celui revenant au début du Malaise dans la civilisation, à savoir : océanique.

Océaniques, certains d’entre vous s’en souviennent peut-être, tel fut le titre d’une très belle émission de Pierre-André Boutang, à la télévision franco-allemande, la Sept, qui précéda Arte.

Océanique, je ne sais si Freud avait emprunté le terme à Romain Rolland, toujours est-il que c’est le terme employé par Romain Rolland, et qu’il va associer à sentiment, sentiment océanique, dans une lettre envoyée à Freud en 1927.

Freud lui répond le 14 Juillet 1929 :

Votre lettre du 5 décembre 1927 et ses remarques sur le sentiment que vous nommez océanique ne m’ont laissé aucun repos’.

Freud s’est donc centré sur ce terme d’océanique. Et à mon avis, cela fait tout l’intérêt de la chose, car lui qui travaillait, analysait les concepts, d’ailleurs Jung ( je crois) et Ferenczi lui avaient proposé la télépathie .. Freud n’écartait aucun concept :  Vous en parlez, pourquoi pas ? Nous verrons.

 

Freud tombe sur Romain Rolland, qui n’est de loin pas n’importe qui !

Freud lui dédiera son ouvrage Malaise dans la civilisation :

A mon grand ami océanique, 

  un animal terrestre,

      Professeur Freud’.

 

Freud n’osera pas le citer au début de son ouvrage Malaise dans la civilisation, il ne sait pas s’il en a le droit. Il parle d’un ami éminent. Romain Rolland est donc très peu évoqué par les analystes comme le correspondant privilégié de Freud.

Romain Rolland, lui, accepte non seulement d’être cité mais, dans une lettre à Zweig, se déclarera fier d’avoir inspiré Freud, tout en ajoutant qu’il aurait dû attendre un peu. Il aurait pu lire ainsi ses vies des mystiques de l’Inde, notamment Ramakrishna, qui l’aurait influencé.

Evidemment, avec Freud rien n’est moins sûr !

Romain Rolland a écrit une de vie de Ramakrishna, et cite Freud dans cet ouvrage.

 

Freud lui répond assez rapidement :

‘ Je ne m’y entends ni en musique ni en mystique’.

Et il s’explique :

‘ J’essaye de pénétrer sous votre conduite dans la jungle hindoue, dont jusqu’à présent l’amour hellénique de la mesure, le prosaïsme juif et l’anxiété du petit bourgeois, mêlés dans je ne sais quelles proportions, m’ont tenu à distance. A vrai dire, j’aurais dû m’y risquer plus tôt car les produits nés de ce sol n’avaient pas à m’être étrangers, j’en avais trouvé des racines. ‘

 

Freud va essayer de lui expliquer quels sont les termes qu’il emploie, le narcissisme etc .. En précisant qu’il n’y met pas d’échelle de valeurs.

Il ajoute : votre ouvrage, votre lettre, le sentiment océanique . Je m’en sers comme une dérivation pour faire de l’analyse.

 

Leur relation est née sous le signe d’un transfert réciproque.

Romain Rolland était l’un des hommes les plus célèbres de son temps, il a eu le prix Nobel, il a été non seulement écrivain, auteur de  Jean-Christophe , mais également un pacifiste, il prenait des positions très avancées ..

Il habitait en Suisse, à Villeneuve d’où il écrivait à Freud.

Freud dit de Romain Rolland :

‘ Il fait partie de cette douzaine d’hommes sur qui reposent le vrai destin du monde

Et auxquels, selon ses propres termes :

‘ Il voue une vénération respectueuse’.

Il lui a envoyé Psychologie des masses et Analyse du moi, pour lui faire appréhender comment il passait de l’analyse de l’individu à la compréhension de la société.

Ils ne se rencontreront qu’une seule fois, en 1924, rencontre organisée par Stefan Zweig à la demande de Freud.

Romain Rolland lui envoie une de ses pièces de théâtre ‘Lilluli’, qu’il lui dédicace :

Au Professeur Freud, destructeur de toutes mes illusions’.

Leurs liens fonctionnent par ouvrages interposés et dédicaces !

 

Freud, à son tour, lui envoie un de ses livres, spécialement écrit pour lui, L’avenir d’une illusion, ouvrage sur la religion.

 

Tout cela pour vous situer le contexte historique.

Maintenant quel est l’enjeu d’un débat entre Romain Rolland, se disant catholique sans église, et Freud, se disant juif athée ?

En résumé, je dirais qu’il s’agit tout simplement d’un débat sur la vie et la mort, dans le contexte historique de la fin de la première guerre, du Krach de 1929 – le malaise dans la civilisation qu’il publie en 1930,  il l’écrit en 1929, et des premières victoires du parti nazi.

Et comme je vous l’ai dit, Romain Rolland est un militant actif du pacifisme, et l’un des premiers à distinguer dans le nazisme les premiers signes d’antisémitisme, ce qui est très important pour Freud. D’autant qu’à cette période, Freud est occupé à l’élaboration de la pulsion de mort.

 

Ecoutons Lacan en parler :

 

Nous en étions arrivés à notre savoir comme situés en somme de ce que Bichat définit de la vie. La vie, dit-il – et c’est la définition la plus profonde, elle n’est pas du tout prudhommesque (platitude dite sur un ton sentencieux) si vous voyez de près est l’ensemble des forces qui résistent à la mort .

Lisez ce que dit Freud de la résistance de la vie à la pente vers le Nirvâna, comme on a désigné autrement la pulsion de mort au moment où il l’a introduite. Sans doute se présentifie-t-il, au sein de l’expérience analytique qui est une expérience de discours, cette pente au retour à l’inanimé.

Freud va jusque-là. Mais ce qui fait, dit-il, la subsistance de cette bulle – vraiment l’image s’impose à l’audition de ces pages -, c’est que la vie n’y retourne que par des chemins toujours les mêmes, et qu’elle a une fois bien tracés. Qu’est-ce ? – sinon le vrai sens donné à ce que nous trouvons dans la notion d’instinct, d’implication d’un savoir.

Ce sentier-là, ce chemin-là, on le connaît, c’est le savoir ancestral. Et ce savoir, qu’est-ce que c’est ?- si nous n’oublions pas que Freud introduit ce qu’il appelle lui-même l’au-delà du principe de plaisir, lequel n’en est pas pour autant renversé. Le savoir, c’est ce qui fait que la vie s’arrête à une certaine limite vers la jouissance. Car le chemin vers la mort – c’est de cela dont il s’agit, c’est un discours sur le masochisme -, le chemin vers la mort n’est rien d’autre que ce qui s’appelle la jouissance.

(Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, pp 17-18)

 

Donc Au-delà du principe de plaisir (1920), Freud y développe l’instinct qui tend à conserver la substance vivante, et le retour à la vie inorganique.

 

Les premières lignes du Malaise dans la civilisation, de Freud.

 

Un homme éminent se déclare être mon ami...

À Romain Rolland, n’attendez pas de lui, mon petit livre, une appréciation élogieuse du sentiment océanique. Je m’essaye seulement à la dérivation analytique de ce sentiment. ‘

 

A force, Romain Rolland répondra à Freud qu’il ne tient pas spécialement au mot de sentiment, il est d’accord de le remplacer par sensation, par intuition, mais océanique, toujours !

Il dira :

Je le constate, je n’y tiens pas, c’est un fait psychologique, c’est un trait vital’.

 

Non, Freud ne lâchera rien. Il tient son levier pour dériver sur l’analyse du psychisme humain.

Et Romain Rolland, son interlocuteur privilégié, pour lequel Freud dit :

 

‘ Je puis vous avouer que je n’ai presque jamais ressenti comme avec vous cette mystérieuse attirance d’un être vers un autre’.

 

Ce n’est pas la première fois que Freud se penche sur les contraintes que la civilisation entraine pour le petit d’homme, toujours dans son débat avec Romain Rolland, dans L’avenir d’une illusion :

 

‘ Civilisation et culture, deux faces, je dédaigne de les séparer ; d’un côté tout le savoir et le pouvoir de maîtrise de la nature ( la civilisation ) et de conquérir des biens, la culture étant une disposition pour régler les rapports des hommes. 

La satisfaction narcissique engendrée par l’idéal culturel, une des forces qui contrebalance le plus efficacement l’hostilité contre la civilisation.

Toute civilisation doit s’édifier sur la contrainte et le renoncement aux instincts.’

 

Tel est le programme pour l’homme : renoncer.

 

La question décisive est celle-ci : réussira-t-on, et jusqu’à quel point, à diminuer le fardeau qu’est le sacrifice de leurs instincts et qui est imposé aux hommes, à réconcilier les hommes avec les sacrifices qui demeureront nécessaires et à les dédommager de ceux-ci ?’

 

Là aussi, Romain Rolland avait essayé de distinguer pour Freud le sentiment religieux, et la sensation religieuse, de la religiosité elle-même. ( L’avenir d’une illusion, pp 9-10)

 

Mais là encore, Freud ne transige pas. Il le reprendra dans le Malaise dans la civilisation, pour refuser qu’à travers le sentiment océanique Romain Rolland ne réintroduise la religiosité, comme émanant d’une phase primitive du moi.

 

On ne peut traiter scientifiquement des sentiments, nous dit Freud, on peut tenter d’en décrire les manifestations physiologiques dans la vie psychique. ‘

 

Freud se met au travail pour analyser ce sentiment d’union indissoluble avec le grand Tout, qui est la définition de Romain Rolland du sentiment océanique : faire partie du grand Tout.

En français, on appelle cela le panthéisme.

Au passage, il se livre à l’analyse et l’évolution du moi, depuis sa différenciation avec l’objet.

Il s’interroge, est dans sa démarche de rentrer dans le raisonnement de Romain Rolland :

Y aurait-il un stade primitif du Moi, un moi originaire qui nous relie au monde comme pour les animaux, et qui demeurerait aussi après l’arrivée du moi mature ?

 

Il conclut :

‘ Le seul exemple de fusion est celui qui unit le moi au soi, au plus fort du sentiment amoureux, la frontière entre le moi et l’objet peut alors s’effacer, Moi et toi ne font qu’un, disent les amoureux.’

 

Reste-t-il alors pour l’homme des traces mémorielles ?

Ce fameux moi originaire peut-il exister ?  Y aurait-il un moi mature ensuite ?

Freud nous dit : dans le psychisme, rien ne s’efface.

Dans le Malaise dans la civilisation ( pp.12-13), on trouve cette très belle métaphore où Freud compare l’âme humaine à la conservation des impressions de la ville de Rome et de ses diverses strates archéologiques.

La persistance de tous les stades passés au sein du stade terminal n’est possible que dans le domaine psychique, métaphore qui vient mettre un terme à la place qu’il tentait de faire, dans sa Métapsychologie, au sentiment océanique.

 

Freud est guidé par une conviction dans son raisonnement : le renoncement, exigé par la société au nom de son idéal culturel, produit la névrose.

L’homme n’a qu’un but : conquérir le bonheur, éloigner le malheur (on pourrait dire qu’il s’agit également d’un raisonnement prudhommesque), ce que Freud appelait le principe de plaisir.

Mais l’univers s’oppose à ce destin de l’homme, à ce dessein, son corps est destiné à la déchéance, ce qui lui provoque douleur et angoisse.

Pour arriver à ses fins, il lui reste ce que Freud nomme si joliment le briseur de soucis, Sorgenbrecher

je crois, l’intoxication, les sédatifs, autant d’échafaudages de secours.

On peut agir sur les besoins instinctifs pour s’en rendre maître, Freud cite le yoga, on ne sait pas, peut-être est-ce une concession faite à Romain Rolland, qui ne faisait pas de yoga ! ..

Sinon, l’on peut faire appel aux instances psychiques supérieures, telle la sublimation, satisfaction substitutive.

 

Il y a bien sûr ceux qui s’opposent à tout remède : le fou extravagant, nous dit Freud, la religion comme délire collectif, et comme infantilisme psychique.

L’homme est en proie à la névrose, car il ne supporte pas le degré de renoncement exigé par la société.

 

Freud est également assez sceptique sur les apports de la science :

La maîtrise de la nature par la science n’a pas élevé la somme de jouissances.

Il vante les conquêtes de la civilisation pour domestiquer la nature, mais donne cet exemple (que je trouve fabuleux !) du téléphone pour joindre son enfant, mais en même temps si l’on n’avait pas inventé les chemins de fer, votre enfant ne se serait pas éloigné de vous !

II s’agit donc d’un progrès qui a ses limites.

 

Il observe que, dans la société, il y a une tendance à l’agression de la part de l’individu, en raison des restrictions à sa vie sexuelle.

Il fait une large critique des communistes : ils se trompent, l’homme ne veut pas le bien de son prochain.

Le seul vrai sentiment d’amour pour Freud (je l’ai découvert, je ne m’en souvenais pas) est celui de la mère pour son enfant mâle. ( Vous saurez, Mesdames ! ).

L’une des manières de détourner son agressivité, d’après lui, il cite là le fameux narcissisme des petites différences, à savoir qu’un groupe s’entende contre un autre groupe, les gens du Nord contre ceux du Sud etc ..  ( la France l’a beaucoup utilisé ces dernières années ..)

Donc un groupe contre un autre, une communauté sociale contre une autre, le narcissisme des petites différences : nous, nous sommes meilleurs que les autres !

Vous fondez ainsi un sentiment communautaire ..

 

Au chapitre VI, Freud précise qu’il a dit jusque là ce que tout le monde sait.

D’après moi, il livre à ce moment-là ses trouvailles sur la Métapsychologie.

Tu avais retenu cela, n’est-ce pas Renato ?

 

R.S : oui

 

  1. B : il revient sur sa théorie des pulsions, sur l’élaboration de la pulsion de mort (Romain Rolland

et le sentiment océanique sont à mille lieues) et l’agressivité de l’individu. Il cite Schiller, dans un poème intitulé Les philosophes :

 

‘ En attendant que la philosophie soutienne l’édifice du monde, la nature en maintient les rouages 

par la faim et l’amour.’

 

Exit la philosophie !

 

Donc la faim conserve l’individu, le moi.

L’amour tourné vers l’extérieur conserve l’espèce.

Vont entrer en conflit les instincts du moi et les instincts objectaux (tournés vers l’objet) qu’il appelle également libidinaux.

Il va citer l’exemple du sadisme, Lacan relève le masochisme mais ..

La pulsion sadique n’est pas un amour imprégné de tendresse, la cruauté en jeu remplace la tendresse. Il y a alors un combat entre la conservation de soi et l’exigence de la libido.

De ce combat, le moi sort victorieux, au prix de souffrances, et cela provoque la névrose.

Donc : refoulé du côté du moi, refoulant du côté de l’objet, la libido est en même temps sur les objets et sur le moi.

Cette libido peut passer vers les objets et retourner sur le moi, c’est le narcissisme.

 

Freud nous dit que cela rendit possible l’interprétation de la névrose traumatique et de bons nombres de psychoses.

Je crois (mais ne m’avance pas trop car Marie-Hélène est là !) que Lacan va se servir de cela par rapport aux psychoses. Et la manière dont l’individu rétro-acte sa propre agression sur lui-même, le paranoïaque notamment, mais Lacan dira ce n’est pas sur lui-même mais sur l’image qu’il a de lui.

Freud, dans ce chapitre VI, nous rappelle l’Au-delà du principe de plaisir :

L’instinct pour conserver la substance vivante agrégée en unités est toujours plus grand et, par ailleurs, opposé à un autre instinct, lui, occupé à dissoudre ces unités et à les ramener à leur état primitif, anorganique.

 

Donc instinct érotique et instinct de mort, leur action conjuguée ou antagoniste permettrait d’expliquer les phénomènes de la vie.

Je vous renvoie peut-être aux deux pages les plus importantes de Malaise dans la civilisation, pp 72-73.

 

Freud termine son ouvrage avec une étude sur le surmoi, celui de l’individu qui introjecte l’autorité paternelle dans la crainte de perdre l’amour, mais y ajoute une nouveauté, le surmoi culturel de la société. Il va faire un parallèle entre les deux.

Il analyse le surmoi .

 

Freud fait la métaphore suivante : l’individu serait comme une ville, conquise par quelque chose de caché en elle. C’est-à-dire que le surmoi, qui habite l’individu, l’actionne comme dans une ville conquise, et le fait plus souffrir que les consignes reçues.

 

J’arrive au bout !

Romain Rolland, qui voulait entraîner Freud dans l’étude scientifique de l’intuition, a pour réponse de la part de Freud, en plaçant la psychanalyse dans l’Oedipe, dans une relation au père,

Romain Rolland, lui, est subjugué par l’unité avec la nature et avec la mère divine.

 

A Rolland qui voulait l’entrainer dans l’étude scientifique de l’intuition, Freud répond en plaçant la psychanalyse dans l’Oedipe et dans la relation au père. Rolland préfère l’unité avec la nature et la mère divine.

Marlène Belilos,Lausanne le 12Juin 2012

Bibliographie

Correspondance Freud-Romain Rolland, 1923-1936

Henri et Madeleine Vermorel, PUF

Malaise dans la civilisation. Sigmund Freud.PUF

L’envers de la psychanalyse. Jacques Lacan, établi par Jacques-Alain Miller, Seuil

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Responses

  1. A reblogué ceci sur rhizomiques.


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