Publié par : marlène Belilos | décembre 10, 2012

La vie à l’hôtel entre intimité et anonymat(entretiens pour radio suisse romande en2000)

Pierre Bergé

Au Lutetia entre deux époques Unknown-1

J’habite toujours à l’hôtel.

Je trouve que l’hôtel rejoint l’anonymat, la proximité, et en même temps les autres.

J’y ai toujours vécu un peu seul , c’est-à -dire sans me servir vraiment des services de l’hôtel. Je ne faisais pas appel au room service, je ne faisais pas de choses comme ça. Mais on mettait mes journaux sous ma porte, on prenait mes messages.

Il y a toute une petite infrastructure qui existe à l’hôtel.lutetia_3

Je l’avais choisi soigneusement, dans le 6ème arrondissement, un arrondissement que j’aime.

J’avais choisi soigneusement mon étage, ma chambre, en sortant de l’ascenseur c’était la première tout de suite, et puis la vue était extraordinaire; c’était au dessus des toits du Bon Marché;  on voyait très très loin, les jours de beau temps jusqu’aux collines de Meudon.

Ainsi le matin je voyais le temps qu’il faisait, le temps qu’il allait faire à peu près.

Je suis resté plusieurs années dans cet hôtel. J’en ai gardé un souvenir admirable.

J’avais pris trois chambres, après quatre, puis je les ai transformées.

J’ai fait installer un salon, une salle de bain, une chambre. Après j’ai eu besoin d’une salle à manger, donc j’ai ajouté une pièce qui communiquait, j’ai fait tout un travail, naturellement à mes frais.

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Quand je suis parti, ils l’ont gardée , c’est leur suite la plus fameuse de l’hôtel, quand il descend là une personnalité, ils sont contents de pouvoir l’y loger.

 

À New York, ça fait vingt cinq ans que j’ai un appartement à l’hôtel Pierre.

La différence c’est qu’à New York je l’ai acheté au moment où ils en vendaient, alors qu’à Paris je suis locataire. Je dirai la même chose de l’hôtel Pierre, j’ai des femmes de chambre qui font le lit, la salle de bain, si j’ai besoin de  journaux on  me les m’apporte .

Autrement je ne me sers pas non plus du room service. Je fais mon petit déjeuner moi- même et j’en suis très content.

La vie d’ l’hôtel est très particulière, parce que ça vous donne l’impression que vous pouvez partir tout de suite et que vous êtes en voyage.

Vous rencontrez des gens que vous ne connaissez pas qui vivent dans le même hôtel, qui parlent toutes les langues et par les saisons vous les reconnaissez. À Paris il y a la saison des italiens , puis après il y a la saison des anglais, ce ne sont pas les mêmes.

A New York, c’est un peu autre chose, il y a aussi des gens qui viennent de partout, du monde entier, que vous côtoyez , ça vous donne une grande impression de liberté vraiment et j’aime beaucoup.

Il y a beaucoup de gens qui ont vécu à l’hôtel, par exemple au Lutetia où j’ai habité, il y à Marianne Oswald qui y est morte , elle y a vécu là, 20 ans.

Un écrivain je ne sais plus lequel, y est demeuré très longtemps.

À Paris, il y a beaucoup d’hôtels qui  étaient très célèbres. L’hôtel Istria , y ont habité à la fois Elsa Triolet, Aragon, beaucoup d’autres gens , Beckett, bien sûr, Lee Miller, Man Ray , il y a plein d’endroits comme ça formidables, mystérieux, rares.

Il y a un personnage que j’ai beaucoup admiré pour des raisons professionnelles, mais pas seulement Chanel.

Chanel vivait à l’hôtel , elle avait sa vie partagée en deux, elle avait  sa maison de couture d’un côté de la rue Cambon, dans laquelle, il y avait une bibliothèque , un salon, une salle à manger, évidemment la cuisine . Elle recevait là, elle prenait ses repas là, elle invitait là, puis après le dîner elle disait: » on s’en va »

Je me souviens que je l’accompagnais jusqu’à la porte revolving de la rue Cambon, maintenant cette porte est fermée, probablement pour des raisons d’économie, des raisons de sécurité. Maintenant l’entrée du Ritz est uniquement  Place Vendome.

A l’époque où cette porte existait, on restait dans le tambour de cette porte pendant une heure, une heure et demie, parce qu’elle parlait d’une manière intarissable et finalement elle s’engouffrait à travers la porte tournante et elle allait chez elle dans son appartement où elle dormait, elle avait encore une chambre, un salon une salle de bain. Elle a vécu là très très longtemps, de nombreuses années.

Vous savez vous avez un hôtel très célèbre dans le monde qu’est le Chelsea, où des gens très célèbres ont habité, les Rolling Stones, William Burroughs, de nombreux écrivains et peintres, un peu déglingué, un peu » shabby « comme disent les anglais, mais plein de charme et de vraie poésie. Il y a une grande proximité les gens vont de chambre en chambre, les gens se connaissent, ils tapent à la porte, viennent prendre un verre de whisky, une tasse de thé, c’est aussi une espèce de vie d’hôtel à New York.

Quelle différence pour vous avec un appartement ? De voyager dans sa propre ville?

C’est un appartement mais c’est un peu moins grand qu’un appartement j’ai été chassé par mes livres, mes objets, par mes disques , par mes tableaux,  je l’ai regretté. C’est évidemment différent quand vous êtes dans votre propre ville.

À New York, comme je n’y vis pas tout le temps, j’ai toujours le sentiment d’être à l’hôtel, si je ne suis pas intégré , il y a des européens c’est alors l’aspect cosmopolite.

Pourquoi avoir insisté sur le fait que vous  ne faisiez  pas appel au room service?

Je pense que si on fait appel au room service on a perdu tout repère avec la réalité, si on ne s’efforce pas d’aller acheter soi-même son jus d’orange, ses toasts, le lait, les fruits, c’est dommage. L’hôtel déjà vous coupe d’une réalité, l’hôtel vous emmène déjà dans un imaginaire et à l’hôtel tout est possible, vous prenez un téléphone et tout arrive.

Evidemment les concierges sont là pour ça, donc tout se fabrique très bien vous avez la conjugaison: le bar, le room service,  le concierge, toute une ingénierie qui est à votre service.Alors c’est bien certes mais, il ne faut pas abuser de ça, pas du  tout même. , Moi, je ne l’ai jamais fait, j’ai pris cette décision dès le début, mis à part mes journaux, car ça quand même le matin au réveil, j’aime bien les trouver sous ma porte, c’est la moindre des choses,  mise à part ma voiture que je déposais le soir au concierge qui allait la garer, et aussi les messages qu’ils prenaient quand j’étais absent. Mais pour le reste j’ai tenu beaucoup à m’assumer moi-même. Dans ma cuisine, j’ai mon grille-pain, ma bouilloire je fais mon thé moi-même. De toutes façons les thés d’hôtel sont imbuvables.

En quoi cette vie vous séduit-elle?

Quand vous habitez à Paris. Tout le monde vous connait. Ici, bien sûr le concierge sait qui vous êtes, le personnel vous connait mais tous les gens qui sont dans l’hôtel ne vous connaissent pas, ils ne savent pas qui vous êtes.

Si vous êtes un touriste comme  eux, avec quelques bagages entassés dans une penderie? J’ai vécu avec des animaux dans cet hôtel, un chien, je vis toujours avec le même chien. J’ai vécu avec des oiseaux, j’avais une grande volière , j’avais des balcons, des plantes avec un arrosage automatique que je réglais moi même, une petite vie à l’intérieur d’une grande vie, c’est ce qui me plaisait énormément.

Que trouviez-vous dans cette étrangeté, le nomadisme? 

Oui, c’est assez juste, il y a une forme de nomadisme, je me suis dit souvent qu’un jour je finirai comme ça, quand j’en aurai assez d’avoir trop de choses, trop d’objets, je me suis dit que tout ça je le donnerai à la communauté, au public dans une fondation.

Un jour je finirai peut être comme ça, peut être dans cet hôtel-le Lutetia- je l’aime beaucoup, mais il est très abimé. Ils auraient pu en faire un hôtel magnifique. Les grands groupes hôteliers veulent faire à la fois du moderne qui ressemble au 30, et avec du 30 faire du moderne. Ce qui fait que ça ne ressemble plus à grand chose.

Mais c’est le lieu,  la  » location » comme disent les anglais,  que j’aime surtout .

On est dans le 6eme arrondissement, de là on va partout à pied. Je vais à pied chez Lipp et il y a la grande épicerie du Bon Marché qui n’est pas loin, moi qui aime acheter mes produits,  c’est idéal.

Oui, Peut être que je finirai un jour à l’hôtel, pourquoi pas .

Jean Genet par Albert Dichy

Hotel Rubens

Nous sommes rue du banquier ,  quelque part entre la Place d’Italie et les Gobelins.filename-img-0116-jpgUnknown

Un quartier qui a ceci de particulier qu’il n’a absolument rien de particulier, une rue un peu perdue, l’hôtel qui aura le plus compté dans la dernière partie de la vie de Genet. N’est pas celui où il est mort mais où il s’installait chaque fois qu’il venait à Paris, c’était justement un quartier anonyme, qui a cette caractéristique qu’il aimait beaucoup la couleur grise, un gris tendre, pas trop lumineux, un quartier où il n’était pas reconnu, pour lui c’était très important, il aimait être quelqu’un qui était n’importe qui dans la rue.

Genet n’avait pas de meubles, il n’était en rapport qu’avec des personnes qui lui permettaient de ne rien posséder.

Rue du banquier, ça a du le faire rire, c’est le contraire de Genet, pas tellement pour l’argent, mais parce que ça capitalise et que pour lui c’est tout l’inverse.

Dans cette rue il n’y a aucun repère.

Il est mort en 1986, rien n’a du bouger dans la rue, rien de brillant.

Hotel le Rubens, c’est le seul éclat de la rue.

Il ne tombait pas dans le mythe de l’ascèse, ce n’était pas quelqu’un d’austère, quand il avait de l’argent il en dépensait, il allait alors dans des grands hôtels, comme il n’en avait pas souvent , il allait dans de petits hôtels, il avait écumé tous les hôtels de Paris.

Il préférait les hôtels  » sans âme », comme on dit, quand on est touriste et qu’on traverse un quartier, c’est ce côté extrêmement banal qui l’accrochait.

Il est mort pas très loin d’ici, l’hôtel Rubens était complet, il est allé au Jacks Hôtel..

C’est un quartier et un genre d’hôtel où l’ on peut mourir, parce que la mort n’est pas un acte extraordinaire, c’est juste une disparition. Il aimait beaucoup ce vers de Mallarmé qui dit :  » la mort est ce peu profond ruisseau calomnié » .

Il avait ce rapport à sa mort qui est une chose toute simple.

C’est un quartier ici où tout s’amortit, une grisaille, où tout s’éteint, tous les éléments s’endorment et c’était bien pour lui.

L’hôtel fait vraiment partie de la vie de Genet, il est  lié profondément à son existence, parce qu’au départ Genet vient de nulle part, il n’a pas de famille il est un enfant de l’Assistance publique, qu’il grandit élevé par une famille nourricière dans le Morvan.

Il fait des fugues, on le rattrape. On le met dans des maisons de rééducation, qu’on appelait des maisons de redressement, la colonie pénitentiaire de Mettray, près de Tours.

A la fin de son adolescence, il est appelé. Après, il vadrouille, va à gauche, à droite, il déserte et après un grand voyage pour fuir justement les recherches, il revient dans Paris. A ce moment là on est en 1937, il a 26-27 ans, de ce moment il ne vit plus qu’à l’hôtel. Il n’a pas de famille, pas de maison où revenir. La maison c’est toujours le lieu du retour possible. Il s’est arrangé toute sa vie pour ne pas pouvoir revenir. C’est lié à toute une philosophie de l’habitation et de l’existence chez lui.

Il y a un restaurant qui s’appelle La Popotiere, je ne sais pas si Genet y a diné ou mangé, avec Genet on ne peut interroger les voisins sur ses habitudes, car ce n’était pas un homme d’habitude. C’était un homme pour lequel rien ne s’installait , ces mots renvoient à l’idée de maison, il n’y a pas de traces faciles de son existence.

C’est un immeuble en dessous de la catégorie bourgeoise, strictement sans caractère qui fait partie de la grisaille de ce quartier.

Il a été un peu refait, à la hâte, de bric et de broc, c’est un hôtel de la catégorie une étoile, il  avait une relation amicale avec la patronne. il n’y pas de plaque, mais ça viendra, Valery disait : « tout finit en Sorbonne. » Comme on fait de plus en plus de thèses sur Genet, ça viendra. Genet n’a jamais eu de compte en banque, c’est presque aussi difficile que de ne pas avoir de domicile à notre époque

Il lisait tous les journaux. Il était en même temps retiré du monde et présent. Il était au courant de tout.

Il était à la chambre 59, vous voyez. C’était une normalité un peu terne tranquille, il faut relier cela à la façon dont Genet avait organisé sa vie. il l’avait organisé de façon à n’être jamais fixé, à n’habiter jamais le dedans de la société, il a toujours voulu être dans l’extériorité, le dehors.

Il est né en tant qu’écrivain en prison, il a fini sa vie auprès des palestiniens et des  blacks panthers, dans un ghetto.

L’hôtel était pour lui une modalité parfaite, les hôtels sont situés sur une frontière de la vie sociale.On est à l’intérieur de quelque chose, mais on n ‘est pas dans une maison.

La vie de Genet est jalonnée d’une multiplicité de cafés, de restaurants et d’hôtels qui sont tous dans la même ligne. C’est une ligne de fuite.

De s’installer de prendre position, c’est de rester dehors. Il est né dans une position de rejet social, et au lieu de revenir à l’intérieur comme toute personne normale qui souhaite une position sociale, il a réussi à rester à l’extérieur, péniblement, mais de façon acharnée, c’est très difficile à habiter, l’hôtel c’est peut être une façon d’habiter l’inhabitable, de rester sur cette frange des choses. Peu, de temps avant de mourir, je crois que c’est Tahar Ben Jelloun qui se souvenait que Genet lui avait dit, tu ne peux pas savoir comme c’est difficile de vivre à l’hôtel.  C’était pas facile, ça peu sembler, mais les hôtels de Genet n’étaient pas ceux de Nabokov, c’était pas le Ritz, le Lutetia.

On est à la fois bien sans risquer le confort.

L’hôtel a ça de particulier que ce n’est pas légal, Genet a souvent été arrêté pour vagabondage, et l’hôtel permet de perpétuer une vie de vagabond. Il est resté un vagabond légal, il a détourné un lieu pour faire autre chose. Il les transforme en demeure provisoire, l’hôtel n’est pas prévu pour cela, comme les clochards qui s’installent dans les grands centres commerciaux, ou l’on a le droit d’y être, mais ils enfreignent une loi puisqu’ils s’y installent pour y habiter.

Gerard-Georges Lemaire

L’hôtel comme lieu de création

Hotel du Vieux Paris, rue git le coeur

On y accède par la rue des hirondelles, c’était une rue lépreuse, la rue gît le coeur, c’est certainement pour ça qu’il a été élu par des auteurs américains, franchement pas d’étoile. On pouvait faire la cuisine dans les chambres, le mérite c’était son prix.

La responsable c’était Madame Rachelot qui est devenue mythique, les auteurs se passaient l’adresse et ont finit par coloniser l’endroit. On a alors vu arriver des artistes dont certains n’ont pas laissé un grand nom dans l’histoire. Il y a eu Arlov qui était héritier du surréalisme, mais ce sont surtout les américains proches de la  » Beat Génération » qui ont laissé un souvenir.images

Parmi les premiers à y vivre de 1958  jusqu’en 1961 , ce furent Allen Ginsberg et William Burroughs. Ils vont vraiment prendre racine, pour des raisons simples. Burroughs avait terminé un livre « . Le festin nu », et ce livre,il l’avait écrit à Tanger. Mais il avait du quitter Tanger comme beaucoup de ses compatriotes et comme toute cette faune pittoresque. Tanger n’était plus une ville avec un statut international, c’est vrai que les avantages pour les étrangers n’existaient plus.

Et son éditeur a Paris c’est une des raison de sa venue qui s’appelait Maurice Gerodias s’était lui même installé a Paris . Il a eu des gros ennuis avec la justice américaine pour la publication de Miller et donc il pensait que c’était beaucoup mieux de publier ses livres à Paris d’autant plus qu’il avait développé une collection de livres érotiques en anglais.Il échappait ainsi aux foudres de la censure américaine qui était extrêmement sévère à l’époque.

Les auteurs ne sont pas forcément jeunes à cette époque

Burroughs avait inventé la machine à rêver, Dream machine, que l’on observait les yeux fermés et qui devait produire les mêmes effets que certains produits stupéfiants.

En 1957 , Ginsberg arrive à Paris.

Tous ne se connaissaient pas il n’y avait pas que des américains.

Gregory Corso, était un ami de Ginsberg, il est venu à Paris faire ses premières armes.

Les chambres n’étaient pas  confortables et ne permettaient pas de grandes festivités.

Ils se retrouvaient par petits groupes pour discuter ou travailler dans une chambre ou une autre. Celle de Burroughs était extrêmement importante, elle était  devenue un laboratoire ou celle de Gelsin. Tout le monde observait ce qui se passait ou venait mettre la main à la pâte.   Pour les artistes,  ils n’avaient pas bien sûr la possibilité de concevoir leur chambre en atelier. Alors ils dessinaient là, mais c’est tout ce qu’ils pouvaient faire.

On se fait beaucoup d’idées sur ce qu’était cette génération, ce qui n’est pas totalement faux,  mais pas forcement festif, c’étaient des gens qui vivaient dans des conditions assez sommaires parfois précaires. s’ils avaient pu ils l’auraient menée en dehors de cet endroit. C’était pour les anglo-saxons une manière relativement économique que de prendre un appartement à Paris à l’époque, et cet hôtel était tout autre que luxueux.

Aujourd’hui, il existe plusieurs lignes dans les guides sur cet endroit.

A l’époque on pouvait même faire sa cuisine dans les chambres. Il y a un petit évier, une batterie de cuisine. La patronne Madame Rachelot devait leur préparer des petits trucs à manger, il y avait le petit café en bas.  l’ aspect familial du lieu qui devait leur plaire beaucoup, car curieusement cette dame, qui n’avait pas grand chose à faire avec la littérature,  avait adopté et privilégier ce monde-là. C’est un choix un peu étrange, pour une clientèle désargentée et un peu problématique

Finalement elle a beaucoup contribué.

Chanel, par Jean Lebrun

L’hôtel de Castille

Chanel a découvert la vie d’hôtel à Pau, il y avait , ce qu’on sait peu aujourd’hui, une manière de colonie britannique, les dames pouvaient choisir d’autres hommes que les leurs, en fonction de l’absence des leurs . Et pour ces couples à géométrie variable et à présence commune intermittente, on avait inventé à Pau, l’hôtel « le Gassion » en face des Pyrénées, où quand le temps est beau, on a la plus belle vue de France.

Le Gassion était équipé, déjà vers 1900,  de télex, de dépêches d’agences,d’où on pouvait régler des affaires industrielles depuis son lieu de villégiature.

Toute la mode, toute l’esthétique de Chanel, personnage qui va au-delà de la mode,  est inspirée du modèle britannique, qu’elle a découvert dans les villas posées sur le gazon, construites par les anglais qui cherchaient un climat salubre. Et dans la chasse, qui se pratiquait a Pau, le fox-hunting , la chasse à courre qui se pratiquait à l’imitation de l’Angleterre, elle l’a découverte à l’hôtel Gassion. Dés avant son établissement à Biarritz comme modiste, dès avant la première guerre mondiale.le-grand-hotel-gassion

A Paris en compagnie d’Etienne Balzan qui était son premier mentor et qui venait passer plusieurs mois par an à Pau accompagnant ses chevaux à l’hippodrome et pratiquant la chasse à courre elle a découvert un mode de vie hôtelier qui lui convenait parfaitement car il était une illustration pour elle du mode de vie britannique. Il  était le plus extraordinaire qui fut car il combinait la liberté des horaires, l’aisance des comportements et en même temps une codification rhétorique extrêmement précise qui laissait à chaque individu une marge de manoeuvre, un peu de latitude. Ce mode de vie britannique elle l’a cherché dans des hôtels et en même temps elle l’a reconstitué pour des amis dans l’hôtel qu’elle a crée , à la Pausa dans le Midi au-dessus d’Antibes. Elle  a combiné le mode de vie britannique et les souvenirs du mode de vie cistercien, car elle avait passé une partie de son enfance dans un orphelinat Aubazine  un des chefs d’oeuvre de l’art. Cistercien. A la Pausa( aujourd’hui en vente pour 56 millions de livres) comme à l’hôtel de Cambon elle avait construit un escalier, inspiré du dortoir des moines qui menait directement à l’office. La rigueur, la simplicité cistercienne, mais à tous les gens qu’elle invitait, elle offrait la plus grande liberté possible de comportement.

Ce qui fait que  lorsque l’on rencontre des survivants des années trente à la Pausa, ils ont le souvenir d’un émerveillement constant qui tenait à la  la liberté qui était la leur comme dans un grand palace.la-pausa1

Il  y avait juste un ou deux très longs petits déjeuners convenus avec l’hôtesse, un diner qui pouvait être sur buffet, tout le reste on pouvait faire ce qu’on voulait , on n’était pas obligé de tenir la conversation, de faire des excursions, on n’était pas obligé de rencontrer les gens qu’on n’avait pas envie de rencontrer, et mieux encore à la Pausa chacun disposait d’un espace qui lui était propre et qui était prolongé par une voiture qu’offrait Chanel à ses invites qui leur permettait de s’abstraire du lieu commun, qui était le plus petit dénominateur commun.

Chanel n’habitait pas vraiment à l’hôtel cela faisait partie de sa politique médiatique dirait-on aujourd’hui. Une volonté de montrer quelque chose d’elle qui correspondait à la demande de l’opinion, des demi mondains qui l’attendaient, qui attendaient ses faveurs.

La vie de Chanel c’était une collection de strates juxtaposées  qu’elle s’employait à ne pas faire se rencontrer.

Elle avait des amitiés vraies, elle avait des fidélités longues, des amours violentes et la à force d’argent, car c’est elle qui assurait, pour ses fidélités longues, ses amours violentes, elle construisait des endroits, parce qu’avant 1934 le Ritz n’était pas son domicile réel.  Très belle avec un jardin, c’était très important le jardin, une tradition anglaise, il y avait une maison à Garches

Rez- de-chaussée, rue du Faubourg St honoré, ou il lui est arrivé d’organiser des expositions de photos, elle a fait connaitre Robert Bresson, avec des photos de bijoux de Chanel. Dans cet appartement la rue St Honoré, il faut que les gens reçus, car ce sont des appartements plus de réception que de vie, aient l’impression d’entrer dans un univers qui  soit complètement constitué , il ne faut pas que les gens qui rentrent s’aperçoivent des changements perpétuels de l’endroit.toujours selon une codification rhétorique qu’a définie Chanel avec l’aide de Cert.  Il faut beaucoup d’animaux statufiés, des lions par exemple, les mêmes que sur sa tombe à Lausanne.. Des coromandels, le mot commence par C et finit par L. Ces coromandels, elle les a choisis sur leurs parois, il y a tout un bestiaire.Il faut le lion, les animaux du coromandel, il faut le zoo. Et puis vers la fin, les bustes disparaîtront complètement

Il faut des meubles mobiles, des tables basses, ou des tables un peu plus hautes, on dresse la table. Il y a le devis à la manière de l’aristocratie anglaise, du classicisme français qui consiste à pouvoir manger quand on veut et dresser la table où l’on veut, pas nécessairement  dans la salle à manger, ça peut être dans le salon, dans la chambre, partout où il y a une cheminée, de la lumière ça peut être dehors, il faut des paravents mobiles, qu’a choisis Maurice Saxe, des livres qui ont été choisis davantage Pierre Reverdy.

Des livres beaux pas nécessairement reliés mais témoignant d’un effort artistique, des parfums, il faut une cheminée, puis voilà tout ça s’organise comme un théâtre mondain.

Les parents de Chanel vendaient sur les foires. Les gens ne s’aperçoivent pas que tout change tout le temps de place. Il y a une tonalité générale qui dissimule le changement, ce n’est pas pour épater, mais pour intégrer ceux qui viennent. A tel point que celui qui y pénètre, a tout le temps l’impression que c’est la même chose, alors que ce n’est jamais la même chose.

Elle payait pour tout le monde mais pour Reverdy il fallait faire autrement. C’est un poète très peu connu et que Chanel n’a pas réussi à faire découvrir. Elle l’avait connu vers 1919 très tôt, c’est une relation qui a commencée. Elle lui a expliqué que de se faire connaitre c’était une manière de perdre son temps.

Cette relation était unique, elle a eu de grandes amours, de longues fidélités.

Avec Reverdy ca a duré de 1919-1920,  avec des phases de densité variables, elle venait de perdre, jusqu’en 1961, l’enterrement de Reverdy auquel elle n’a pas assisté. Et Reverdy c’était une sorte de noyau dur, de noyau pur,  rétif à ses dons, il ne pratiquait pas la sollicitation, ce n’est pas lui qui aurait demandé une chambre à l’hôtel de Castille pour faire une cure de désintoxication. c’est quelqu’un qui acceptait, l’amour, l’amitié, une tutelle, avec un certain nombre de conditions. pendant longtemps il a été son employé pas à n’importe quel poste. Son secrétaire, ce n’était pas quelqu’un qui faisait n’importe quoi. Il était directeur d’usine , c’est invraisemblable, chez Chanel. On retrouve des papiers avec la signature de Reverdy, au bas de contrats de travail, de commandes de tissus.

Alors il exigeait d’elle un comportement formalisé et  non pas du don gratuit et je crois qu’elle trouvait auprès de lui une sorte d’antidote . Tout son problème, elle était obligée  d’avoir une vie mondaine , qu’elle pouvait détester, pour la promotion de sa maison .  Et en même temps elle avait un tempérament de mère abbesse de monastère, de chef d’ordre, voire de religieuse, beaucoup plus à l’aise dans un milieu clos qu’elle s’était constitué elle même et qui correspondait à son idéal esthétique.

Alors elle n’aimait certainement que très modérément tous les mondains qui l’entouraient,  était très heureuse de retrouver  Reverdy, d’abord parce qu’elle ne pouvait épouser personne. Et quand on a l’image de Chanel, la dernière personne à épouser c’est Reverdy. Le duc de Westminster oui, Paul Ribes oui, grand dessinateur mondain qui avait sa revue et sa boutique payés par  Chanel, au 26 de l’autre côté de la rue Cambon, oui.

Quel profit pour Chanel. Il fallait que Chanel fasse du profit pour payer Reverdy, et le neveu et les maitresses du neveu et les domestiques du neveu, c’est une vraie caravane qui était derrière Chanel,  un zoo à qui il fallait donner à manger tous les jours, aux tigres, aux lions, aux chameaux, et Reverdy ça n’avait pas de rentabilité. C’était pas possible, Reverdy ne pouvait pas entrer dans le zoo.Non seulement il n’apportait rien mais il aurait cassé, d’ou l’idée de l’installer dans des endroits proches, mais discrets il y a le Ritz,

Maintenant la maison Chanel ne parle plus que du Ritz., on fait visiter la suite du Ritz c’est de la politique médiatique, mais vers 33 il y a un appartement  au 35 , pas à l’hôtel de Castille, le Family Hotel., lequel a été absorbé depuis par l’hôtel de Castille.

Il y a un appartement Chanel vient y retrouver Reverdy, là sans que  personne ne le sache, sans qu’elle ne le dise jamais. Là, on peut imaginer les conversations d’un genre très diffèrent, de celles qu’elle avait avec les mondains qui l’attiraient le soir. Chanel c’est le partage des lieux.

Il y les lieux pour la montre, il y a les lieux pour la méditation, il  y a la messe et la prière, pour reprendre le vocabulaire religieux qui lui était assez cher. Il y a le partage des temps. Il y a le travail, les collections, les robes qu’on fait sur le corps des mannequins. Il y a les soirées, et vers 7-8 heures,  on peut imaginer le soir Chanel ici avec Reverdy, cet appartement je n’en ai trouvé mention qu’une seule fois, loué vers 1933.

Ce qu’on peut penser c’est que Reverdy à cause de l’exemple négatif que représentait le double caractère de Chanel est allé vers plus de radicalité, vers plus en plus de spiritualité , la coupure de la guerre.

On peut penser que Reverdy  n’a pas aimé le jeu complexe, labyrinthique qu’a mené  Chanel pendant la guerre. Et Reverdy s’est retrouvé sous la coupe d’une femme, l’exact opposé de Chanel, banale, bigote, détestant sa littérature, jetant parait-il par la fenêtre sa poésie , l’installant à Solene.

Alain Cuny raconte que Reverdy se rendait chez les moines cassait des chaises  en disant, je la tuerai, sa femme. Les moines remplaçaient la chaise, Reverdy retournait chez sa femme, et Cuny de conclure: qui a bu le lait de l’amertume n’aura de cesse de continuer à désirer le boire.

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