Publié par : marlène Belilos | octobre 23, 2014

Niki de Saint Phalle ou la guerrière blessée

imagesC’est en 1971 que Niki de Saint Phalle épouse l’artiste suisse Jean Tinguely. S’ensuivent alors 20 ans de compagnonnage artistique, entre  » Nanas », serpents et machines articulées, dont la plus connue est la Fontaine Stravinsky devant Beaubourg. On les a surnommés les « Bonnie and Clyde de l’art contemporain » (1). Lui, partenaire de la solution créatrice de Niki, est issu d’un milieu ouvrier et d’un pays conservateur. Il détournera la précision suisse par ses machines inutiles, et, après les « tirs » où ensemble ils se servent de fusils pour exploser des tubes de peinture, acte de Niki dirigé contre les hommes, il va l’aider celle-ci à mettre au point ses sculptures monumentales dont la « Hon », une femme dont le sexe sert de porte d’entrée aux visiteurs. Voir l’oeuvre de Niki de Saint Phalle au Grand Palais (2), c’est une fête de couleurs et de formes déployées sur trois étages. Lire l’oeuvre de Niki de Saint Phalle, c’est décrypter son ton bravache de femme, de flle blessée. La flle d’une des plus anciennes familles de la noblesse française, Fal de Saint Phalle, a construit une œuvre qui répond au traumatisme d’un épisode douloureux qu’elle a raconté de diverses façons, pour avoir été, à l’âge de 11 ans, livrée à un père jouisseur. Elle va « se sauver par l’art », dira-t-elle. Ainsi, le flm Daddy (3), dont seuls des extraits sont présentés à l’exposition, flm réalisé par Niki de Saint Phalle et le cinéaste Peter Whitehead en 1972.
Dans Mon secret, Niki écrit : « Jean Tinguely, ma famille et presque toute la presse furent indignés par ce flm. Seule ma mère, quelques rares critiques et Jacques Lacan prirent ma défense » (4). Mais elle avait interdit à sa mère de voir le flm. Il aura fallu 30 ans à Niki pour évoquer ce qu’elle considère comme un crime. Ce flm, en forme de vengeance et de meurtre contre son père, réalisé dans une mise en scène baroque et diabolique, est destiné à régler ses comptes avec un père, aristocrate et banquier, qui, lors de cet été de 1942, transgressa les règles. Après une évocation de ses jeux de colin-maillard, blind man, dans les forêts de la propriété, elle offre des jeunes flles à un père ligoté sur une chaise et fnit par le tuer. Elle inverse les rôles, mais le flm ne lui apporte aucun réconfort. De cette histoire incestueuse Niki n’avait dit mot. Que dire, d’ailleurs, dans un milieu conservateur où le silence tient alors lieu de bonne éducation : « On a le droit d’être vu mais pas entendu». Mais c’est son corps qui parla et ses troubles symptomatiques la conduisirent en psychiatrie à l’âge de 22 ans où elle subit dix séances d’électrochocs. À cette annonce, son père, pris de remords, lui envoya une lettre sous forme de confession et de regrets. Il mourut d’une crise cardiaque en 1962, sans qu’ils n’aient eu une explication. En traitement avec un psychiatre, le Dr Cossa, elle rencontra là un médecin qui lui suggéra d’oublier, ce qui n’était, disait-il, que « fantasme». Il récidiva à la lecture de la lettre de regret du père, l’enjoignant encore de ne pas raconter de telles horreurs! La théorie du fantasme de Freud fut appelée, comme souvent, au secours de ce déni de réalité. Niki attendit encore 20 ans, en 1992, pour écrire un livre qu’elle dédia à sa flle Laura et intitulé sobrement Mon secret. Elle est la meilleure interprète de ce qui se passa, disant à la fois l’horreur et la honte, son combat entre l’amour pour son père et la honte qu’elle en éprouvait. Elle exprime la diffculté de s’en sortir seule, la nécessité de la loi, mais aussi du bénéfce qu’elle tira de cet isolement qui lui permit de créer. Sa mère vint à son secours pour lui dire qu’elle avait eu connaissance de la lettre du psychiatre et qu’elle avait fait parler son mari, compatissant à la cause de sa flle : « Si mon père m’avait fait ça, je lui aurais plus jamais adressé la parole». (5) Son oeuvre présentée au Grand Palais témoigne de tout cela dans un climat de gaieté et de tristesse.

(1) Cf sur YouTube Niki de Saint Phalle & Jean Tinguely, Les Bonnie & Clyde de l’Art, un flm de Louise Faure et Anne Julien, https://www.youtube.com/watch?v=3y-I-KpxiG8 (2) Niki de Saint Phalle, du 17 Septembre 2014 au 2 Février 2015 – Grand Palais, Paris http://www.grandpalais.fr/fr/evenement/niki-de-saint-phalle (3) Daddy, sur YouTube, version complète – https://www.youtube.com/watch?v=Sx5eCjIVYFk (4) Saint Phalle (de) N., Mon secret, Éditions La Différence, Paris, 2010 (5) Saint Phalle (de) N., Mon secret, op. cit.

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